N peut citer comme tristes exemples de tels évènements la guerre civile entre le Nigéria et le Biafra de 1967 à 1970, les luttes internes et prolongées qui ont fait rage pendant plus de vingt-cinq ans au Tchad à partir de 1963, les trente années de guerre civile en Ethiopie qui ont récemment abouti à l'indépendance de l'Erythrée, les multiples bouleversements qui ont secoué le Zaïre depuis 1960, les conflits réguliers entre Tutsis et Hutus au Rwanda et Burundi qui ont fait de nombreuses victimes au cours des trois dernières décennies, et les ravages causés par le régime meurtrier d'Idi Amin en Ouganda. Un passé plus récent nous met face aux immenses tragédies humaines et matérielles engendrées par la guerre civile incessante qui sévit au Soudan, en Somalie, au Mozambique et en Angola. En Afrique du sud, les heurts sanglants qui surviennent régulièrement entre le mouvement Inkatha, exclusivement zoulou, et le reste de la population noire sont une menace permanente pour l'évolution de ce pays vers une démocratie multipartite.
A un niveau comparativement moins dramatique, de nombreuses carences des structures administratives et gouvernementales sont attribuées, en Afrique, à un facteur qualifié de manière assez floue de "tribalisme", terme générique généralement utilisé pour désigner le népotisme basé sur des considérations ethniques. Il existe dans la plupart des pays africains un sentiment général (que l'expérience ne manque hélas pas de confirmer) selon lequel les nominations aux postes gouvernementaux et administratifs clés se basent davantage sur des considérations ethniques que sur la qualification ou la compétence. Dans cette perspective, mieux vaut donc - pour obtenir des postes élevés dans certains pays africains - appartenir au "bon" groupe ethnique que d'être qualifié pour le poste, une situation qui engendre fréquemment l'inefficacité et la démotivation au sein des services publics. Par ailleurs, les efforts déployés par un certain nombre de gouvernements africains pour donner une apparance d'équité aux nominations officielles par le biais d'un système de quota (du type de celui qu'applique le Nigéria sous le nom "d'équilibre ethnique") ont suscité la controverse dans la mesure où ces systèmes de quota sont inévitablement perçus comme une manière de mettre des obstacles sur le chemin de personnes qualifiées dont le seul péché est d'appartenir au "mauvais" groupe ethnique.
Toute une série de raisons (dont le risque de conflit constitue l'élément majeur) font donc que les malheurs actuels de l'Afrique sont largement attribués au facteur ethnique, tant par les observateurs africains que non africains. Mais le rôle de ce facteur ethnique est-il vraiment aussi négatif qu'on le dit ? Et, si ce n'était pas le cas, des circonstances particulières peuvent-elles faire de cet "impératif ethnique" une menace pour la création des nouveaux Etats africains ? La réponse à ces deux questions exige une définition préalable du phénomène tribal (ou ethnique) dans son contexte africain pour tenter ensuite de comprendre son impact sur le paysage politique et socio-culturel de l'afrique d'aujourd'hui. Tout d'abord, qu'est-ce qu'une tribu ? Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette question apparamment banale a suscité longtemps une vive controverse et une totale incompré- hension mutuelle de la part des commentateurs. La confusion souvent associée au terme est parfaitement illustrée par l'Oxford Dictionary qui commence par définir la tribu comme "un groupe de gens à un stade primitif et barbare de développement, reconnaissant l'autorité d'un chef et se considérant généralement comme ayant un ancêtre commun" avant de passer à une seconde définition libellée comme suit : "sorte d'unité politique dans certaines nations anciennes"...
De toute évidence, la première définition témoigne d'un préjugé largement répandu parmi ceux qui estiment que l'Etat-nation actuel est le seul modèle valable d'organisation politique et sociale pour l'humanité, et que toute autre forme est primitive ou archaïque, voire "barbare" comme l'affirme carrément l'Oxford Dictionary. La seconde définition fait preuve d'un plus grand souci d'objectivité en cherchant à intégrer qu'une tribu est essentiellement une unité politique. Elle nous met ainsi sur la bonne voie puisque la tribu est avant tout une unité organisationnelle couvrant un groupe humain dont les membres s'identifient les uns aux autres sur la base d'une culture commune. En règle générale, les membres d'une même tribu parlent la même langue et ont des ancêtres communs (ou font remonter leur lignée jusqu'au même mythe ancestral). Historiquement, en Afrique, une tribu ou un groupe ethnique suffisamment important pouvait constituer un royaume ou un Etat en soi ; mais la tribu a le plus souvent fait partie d'une entité politique plus vaste couvrant plusieurs groupes ethniques, même si l'un d'eux était dominant. Ainsi, par exemple, la tribu des Soninkés a formé le groupe ethnique central de l'ancien royaume de Wagadu (ou Ghana) qui a exercé le pouvoir sur le Soudan occidental entre le onzième et le douzième siècle pour être ensuite absorbée par l'Etat du Mali (dont l'origine est une entité où prédominait les Maninkas) avec des segments d'autres groupes ethniques.
Il arrive également, par contre, que les membres d'un même groupe ethnique soient divisés entre des entités politiques rivales qui coexistent pacifiquement ou qui sont en conflit armé - comme ce fut le cas des diverses branches des tribus Ngunis d'afrique du Sud avant que l'Empire zoulou soit regroupé sous le leadership énergique de Chaka. De même, les populations parlant le yorouba dans le Nigéria et la République du Bénin d'aujourd'hui se sont ramifiées en plusieurs royaumes indépendants au 16ème siècle bien qu'elles se reconnaissent une origine commune et partagent la même culture et la même langue.
La perception de la tribu dans cette perspective nous amène à un certain nombre de conclusions. Il nous faut premièrement constater que la création d'Etats ou de Royaumes en Afrique précoloniale n'a nullement empêché l'existence d'entités tribales ou ethniques au sein de ces Etats. En d'autres termes, l'émergence d'Etats en tant qu'instances politiques plus larges n'a pas nié l'existence d'unités tribales. Chaque Etat a, bien au contraire, cherché à appuyer sa gestion sur la structure organisationnelle des groupes ethniques ou des tribus qui le composaient. La seconde conclusion est l'absence de toute connotation "primitive" ou "archaïque" liée au facteur ethnique, que ce soit en Afrique ou ailleurs, même si le groupe ethnique a cessé de jouer, en tant qu'unité socio-culturelle, un rôle majeur dans le monde occidental par suite de la création d'Etats-nations à partir du 18ème siècle. "L'ethnicité" n'est rien d'autre qu'une réalité indissociable du besoin des hommes de créer des institutions pour structurer leur vie et leur organisation sur le plan social, allant de pair avec des organes tels que le noyau familial, la famille étendue, l'unité villageoise, l'entité régionale ou l'Etat industriel moderne. Il est sans doute vrai que le facteur ethnique a été plus déterminant dans certaines cultures que dans d'autres mais il faut éviter une vision "ethnocentrique" du monde par laquelle tout ce qui diffère de son propre héritage culturel est "rétrograde" ou "barbare".
Troisièmement, il nous faut reconnaître que le contexte ethnique ou tribal constitue une dimension essentielle des modes d'organisation et de perception de soi en Afrique. Sur le plan historique, c'est le cadre ethnique ou tribal qui a assuré (et continue d'assurer) la structure fondamemtale de l'héritage culturel, spirituel et artistique des populations africaines. Le bagage ethnique de l'Africain moyen consiste essentiellement en un mode de vie et une perception du monde, comme peuvent l'être les structures de l'Etat dans les sociétés où la nationalité et l'élément ethnique ont fusionné en une entité commune.
Le dilemme et la tragédie de l'Afrique d'aujourd'hui résultent de la mise en place, suite à la conquête coloniale du continent par des puissances extérieures au 19ème siècle, d'entités administratives réunissant différents groupes ethniques de manière arbitraire et à l'intérieur de frontières qu'ils n'avaient pas eux-mêmes fixées. En règle générale, ces nouvelles entités administratives n'ont tenu aucun compte des structures antérieures des sociétés qu'elles régissaient, allant parfois jusqu'à faire éclater certains groupes ethniques occupant des territoires voisins mais régis par des puissances coloniales distinctes. Pour arranger les choses, les nouvelles structures administratives nées de l'occupation coloniale de l'Afrique et organisées dans un rapport autoritaire, offraient le cadre fondamental de la création de nouveaux Etats-nations qui prirent leur indépendance à partir des années 1960. Les nouveaux Etats africains ont donc été formés sur une base ne prenant nullement en considération l'héritage culturel et historique des populations qui les composent, tandis que les formes d'organisation politique empruntées au style occidental (ou au type "socialiste" de l'Est) ne laissent aucune place à une représentation des habitants de ces nouvelles nations dans une perspective réellement démocratique, ni même dans l'esprit dans lequel les groupes ethniques avaient fusionné dans le passé - par conquête ou association - pour former des Etats en Afrique. En d'autres termes, les nouvelles structures étatiques étaient totalement étrangères à l'Afrique sur le plan de leur conception et de leur organisation, et n'avaient aucune chance de constituer une base valable permettant de mobiliser la loyauté et l'énergie des populations concernées.
Le "tribalisme" en tant que maladie sociale et nationale a donc été davantage la conséquence inévitable de l'incapacité des structures étatiques de réfleter la nature profonde de la société africaine, ainsi que d'un leadership corrompu et vain dans les nouveaux Etats-nations d'afrique, que du facteur ethnique en soi. Ce n'est pas "l'ethnicité" qui est responsable des malheurs de l'Afrique mais le clientélisme, le népotisme et l'incompétence de l'élite qui dirige le continent. L'origine de bon nombre des conflits internes dont souffrent les Etats africains depuis leur indépendance réside dans l'exploitation pure et simple des différences ethniques par une élite cupide et avide de pouvoir, le plus souvent armée et encouragée en coulisses par des forces extérieures cherchant à capitaliser sur les ressources africaines ou à empêcher la naissance d'un leadership véritablement indépendant et nationaliste en Afrique.
Les bouleverements que connaît actuellement le Zaïre, depuis les heurts ethniques qui ont entraîné l'éviction et l'assassinat de Patrice Lumumba en 1961 jusqu'aux massacres intra-ethniques en cours dans la province du Shaba et ailleurs, en passant par la sécession du Katanga, sont le résultat immédiat d'une intervention extérieure associée aux plans d'une classe dirigeante kleptocratique et ne veillant qu'à ses propres intérêts. Un autre triste exemple de ce phénomène nous est fourni par la guerre civile absolument tragique qui a dévasté le Mozambique et l'Angola à l'instigation de forces étrangères bénéficiant de bonnes volontés locales en la personne de leaders politiques qui ne demandaient qu'à massacrer leurs propres populations dans une soif insatiable de pouvoir et de richesse...
En définitive, loin d'être la cause de l'instabilité actuelle de l'Afrique, le facteur ethnique pourrait, s'il était valablement géré, jouer un rôle déterminant dans l'indispensable réorganisation des nations africaines ; il pourrait, en effet, assurer une véritable participation populaire aux prises de décisions politiques. Loin d'être archaïques et rétrogrades comme certains le prétendent, les racines ethniques et culturelles des peuples africains offrent une voie privilégiée de mobilisation de leur fidélité et de leur énergie en vue de l'édification des nations, à condition que la dimension ethnique de leur vie soit réellement intégrée à la structure de l'Etat. Ce dont l'Afrique a besoin aujourd'hui, ce n'est pas d'un refus de l'héritage social, culturel et historique des peuples qui la forment mais d'une intégration créatrice de ces éléments du passé - qui constituent une base extrêmement valable d'organisation sociale - dans les nouveaux projets d'édification des nations. Pour prospérer et progresser les nouveaux Etats africains devront être des fédérations de populations ayant part aux décisions qui forgent leur propre destinée, plutôt que des entités artificielles basées sur les limites stériles d'institutions n'ayant aucune racine en Afrique. Ainsi donc, dans la perspective de la mise en place de valeurs significatives et de la sauvegarde de l'héritage du passé, la dimension ethnique de la vie en Afrique reste un atout qui doit être reconnu et valablement exploité, et non arbitrairement rejeté.
Ola Balogun ©agencetropiques