Motion contre le Premier ministre : Les raisons du coup de théâtre à l'Assemblée nationale

Insolite, la scène que l'on a vécue hier mercredi à l'Assemblée nationale. Le débat, moins encore le vote de la motion de l'Opposition contre le Premier ministre, n'a pas eu lieu. Les auteurs de cette motion ont décidé de la retirer pour des raisons « de clarté, de vérité et de sérénité ».

Le jeudi 20 mai 2010

U coup, de nombreuses interrogations, car ce scénario n'était pas du tout à l'ordre du jour. Fuite de responsabilité de la part de l'Opposition ? Intimidations ? Autant de questions sur lesquelles Le Potentiel va se pencher. Car la situation est grave. Très grave même aux conséquences politiques imprévisibles tant ces signaux avant-coureurs confirment que le pays va mal.

La plénière d'hier mercredi 19 mai au Palais du peuple n'a pas tenu ses promesses. Tous les pronostics ont été déjoués tant elle n'a duré qu'une vingtaine de minutes avant d'être suspendue.

Tout est parti de cette observation pertinente et musclée du président de l'Assemblée nationale, Evariste Boshab, sur les incidents survenus avant le début de ladite séance plénière. A en croire ses propres déclarations contenues dans sa communication, il a été « bousculé, empêché » d'entrer dans la salle pour présider la séance par les « militants d'un parti en délire » dans l'enceinte du Palais du peuple : « Monsieur le Premier ministre, messieurs les ministres, vous devez être fiers de l'instrumentalisation de la population par vous. Je suis moi-même responsable d'un parti, et si j'avais appelé mes sympathisants à en faire autant, ce serait l'apocalypse. Tant que les dégâts causés au Palais du peuple ne seront pas réparés par le gouvernement, il n'y aura plus de plénière au Palais du peuple. Ce n'est pas cela de la démocratie ». Accusation de haute gravité rendant, sans tergiversations, le gouvernement responsable des incidents du Palais du peuple.

La communication faite, le président de l'Assemblée nationale est passé à l'essentiel pour inscrire le point de la motion de censure à l'ordre du jour afin qu'il soit débattu et voté. Coup de théâtre.

En effet, François Muamba, secrétaire général du MLC, aussi signataire de la motion, est montré à la tribune pour retirer la motion de censure contre le Premier ministre. Au nom de ses collègues signataires de cette motion, il estime que les « conditions de sérénité » ne sont pas réunies et les incidents de ce jour ainsi que l'ambiance dans l'hémicycle ne permettent pas un « débat de clarté, de vérité ». Mais selon le compte rendu de la conférence des présidents du mercredi 19 mai, cette conférence avait été informée de la décision de retirer librement la motion déposée contre le gouvernement. « Car certaines irrégularités sur le plan de la forme étaient décelables à certaines signatures.(Ndlr : signatures Bope et Tshibuyi). En plus, le président du groupe parlementaire MLC a informé la Conférence que d'autres députés pourraient avoir retiré leurs signatures dont l'un avait même déjà donné notification du retrait de la sienne au bureau de l'Assemblée nationale. D'autres irrégularités ont été relevées. Il s'agit de l'imitation de la signature de l'honorable Patrick Mazembele qui a saisi le Bureau de l'Assemblée nationale par motion incidentielle ; de la non conformité des signatures apposées pour le compte de l'honorable Valentin Bope ». Au regard de ce qui précède, le président de Groupe parlemenatire du MLC a sollicité le retrait de cette motion. La Conférence des présidents n'étant pas un organe de décision mais préparatoire des plénières, ses membres ont demandé aux auteurs de le faire en séance plénière, organe suprême de l' Assemblée nationale. Le compte rendu de cette conférence est signé par le rapporteur de l' Assemblée nationale, l' honorable Wildor Makonero. Mais à la plénière, le député François Muamba a été laconique, préférant parler en parabole.

Aussi, dès lors que le point n'a pas été inscrit à l'ordre du jour, ni débattu, le président de l'Assemblée nationale a accédé à la demande avant de lever la séance. Une autre motion, selon François Muamba, sera introduite dans les jours à venir.

CAUSES

La première interprétation qui pourrait expliquer le retrait de cette motion par l'Opposition, c'est qu'elle s'est rendue à l'évidence qu'elle ne récolterait pas les avis favorables avec cette probabilité que certains signataires se dédisent. Aussi, l'Opposition a-t-elle jugé utile d'arrêter le processus pour qu'il n'y ait pas match. Dans ce cas, l'on n'exclut pas l'hypothèse que certains d'entre eux auraient été « courtisés » et qu'au résultat du vote, l'on n'aurait pas retrouvé le même nombre de signatures, c'est-à-dire moins que 126. Pour n'être pas allée au bout de sa logique, l'Opposition a fait preuve d'irresponsabilité politique.

La deuxième interprétation c'est que depuis le dépôt de cette motion sur la table du Bureau de l'Assemblée nationale, l'Opposition aurait été intensément intimidée. Intimidation qui s'est poursuivie jusque mercredi dans la salle, le président de cette institution ayant été même victime de cet acte de vandalisme. Prise de peur, l'Opposition a préféré retirer sa motion.

Mais il s'agit d'une cause externe qui ne devrait pas du tout aboutir au retrait. L'Opposition a mal joué alors qu'elle devrait prouver à l'opinion publique que le gouvernement gère mal et use des manières peu tout orthodoxes.

Enfin, la troisième interprétation, c'est de surprendre les militants de ce parti en faisant en sorte que la séance se termine en queue de poisson, en quelque sorte. Car dès cet instant de la levée de la séance, ils ont difficile à imaginer la suite des événements. Sans effet sur la démarche initiée par l'Opposition.

LES CONSEQUENCES

La première conséquence est que la coalition AMP pourrait voler en éclats. En effet, les accusations du président de l'Assemblée nationale ont été directes. Il a rendu responsable le gouvernement des incidents commis au Palais du peuple et, bien plus, s'en est pris aux militants du PALU qui n'ont pas hésité à « agresser » un partenaire, le PPRD, le parti - phare de l'AMP. Pour quel objectif ? La boulimie des privilèges du pouvoir ?

La deuxième conséquence qui découle de la première, c'est que la « guerre inter-institutionnelle » est désormais déclarée. Fini les passes d'armes que l'on observait jusqu'ici entre les deux institutions. En décrétant la suspension des plénières jusqu'à ce que le gouvernement ait réparé les dégâts causés, le président de l'Assemblée nationale a exprimé le ras-le-bol de tous les parlementaires face à des pratiques inadmissibles du gouvernement dans la gestion des affaires de l'Etat. Il a franchi le Rubicon.

A ce stade, le ciel politique congolais est nuageux. Ces relations tendues n'accoucheront pas du tout d'un travail de qualité. Plus grave, l'on a là la preuve irréfutable que les dirigeants n'ont aucune considération pour le peuple congolais. Sinon, ils ne se seraient pas permis ce spectacle indigeste.

DISSOLUTION

Enfin, la dernière hypothèse est que l'on se dirige maintenant vers la dissolution de l'Assemblée nationale. En effet, admettons que dans ce retrait de la motion, le Premier ministre se soit montré le plus rusé pour contourner le camouflet contre le chef de l'Etat et l' AMP. Il n'aurait fait qu'anticiper de la résistance pour que soit appliqué l'article 148 de la Constitution. Celui-ci stipule : « En cas de crise persistante entre le gouvernement et l'Assemblée nationale, le président de la République peut, après consultation du Premier ministre et des présidents de l'Assemblée nationale et du Sénat, prononcer la dissolution de l'Assemblée nationale.

Aucune dissolution ne peut intervenir dans l'année qui suit les élections, ni pendant les périodes de l'état d'urgence ou de siège ou de guerre, ni pendant que la République est dirigée par un président intérimaire.

A la suite d'une dissolution de l'Assemblée nationale, la Commission électorale nationale indépendante convoque les électeurs en vue de l'élection dans le délai de soixante jours suivant la date de publication de l'ordonnance de dissolution, d'une nouvelle l'Assemblée nationale ».

Crise ? Elle est là. Les accusations du président de l'Assemblée nationale sont extrêmement graves. Elles visent directement le Premier ministre, le Gouvernement et le PALU. Et ces manifestations, comme il est de coutume en de pareilles circonstances, ont été préméditées et ne sont rien d'autre que de la « résistance par anticipation » pour pousser le chef de l'Etat à user de ses prérogatives constitutionnelles afin de dissoudre l'Assemblée nationale. Car la guerre interinstitutionnelle est ouverte et plus rien ne sera comme avant entre l'Assemblée nationale et le gouvernement. Il y a péril en la demeure.

LES EXCUSES DU PREMIER

Le Premier ministre regrette, en son nom et au nom du gouvernement, les dérapages causés par les militants du Palu venus le soutenir hier matin au Palais du peuple lors de la séance plénière de l'Assemblée nationale. Il présente à cet effet ses excuses au Président de l'Assemblée nationale, aux membres du Bureau ainsi qu'à tous les députés. Des dispositions seront prises pour que pareils dérapages ne puissent plus se reproduire dans l'avenir.

©lepotentiel 20.05.10

Lire aussi :
Motion de censure retirée : vives tensions à l'Assemblée nationale


 
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