Somalie : Comment les puissances coloniales maintiennent le pays dans le chaos

INTERVIEW DE MOHAMED HASSAN* PAR GREGOIRE LALIEU & MICHEL COLLON



Le mercredi 6 janvier 2010

La Somalie avait tout pour réussir : une situation géographique avantageuse, du pétrole, des minerais et, fait plutôt rare en Afrique, une seule religion et une seule langue pour tout le territoire. La Somalie aurait pu être une grande puissance de la région. Mais la réalité est toute différente : famine, guerres, pillages, pirates, attentats… Comment ce pays a-t-il sombré ? Pourquoi n’y a-t-il pas de gouvernement somalien depuis presque vingt ans ? Quels scandales se cachent derrière ces pirates qui détournent nos navires ? Dans ce nouveau chapitre de notre série « Comprendre le monde musulman », Mohamed Hassan nous explique pourquoi et comment les puissances impérialistes ont appliqué en Somalie une théorie du chaos.

Comment la piraterie s’est-elle développée en Somalie ? Qui sont ces pirates ?

Depuis 1990, il n’y a plus de gouvernement en Somalie. Le pays est aux mains de seigneurs de guerre. Des navires européens et asiatiques ont profité de cette situation chaotique pour pêcher le long des côtes somaliennes sans aucune licence et sans respecter des règles élémentaires. Ils n’ont pas respecté les quotas en vigueur dans leurs propres pays pour préserver les espèces et ont employé des techniques de pêche - notamment des bombes ! - qui ont créé d’énormes dégâts aux richesses des mers somaliennes. Ce n’est pas tout ! Profitant également de cette absence d’autorité politique, des compagnies européennes, avec l’aide de la mafia, ont déversé des déchets nucléaires aux larges des côtes somaliennes. L’Europe était au courant, mais a fermé les yeux car cette solution présentait un avantage pratique et économique pour le traitement des déchets nucléaires. Or, le tsunami de 2005 a déposé une grande partie de ces déchets jusqu’aux terres somaliennes. Et d’étranges maladies sont apparues pour la première fois au sein de la population. Voilà le contexte dans lequel la piraterie s’est principalement développée. Les pêcheurs somaliens, qui disposent de techniques rudimentaires, n’étaient plus en mesure de travailler. Ils ont donc décidé de se protéger ainsi que leurs mers. C’est exactement ce que les États-Unis ont fait durant la guerre civile contre les Britanniques (1756 - 1763) : ne disposant pas de forces navales, le président Georges Washington passa un accord avec des pirates pour protéger les richesses des mers américaines.

Pas d’État somalien depuis presque vingt ans ! Comment cela est-il possible ?

C’est le résultat d’une stratégie américaine. En 1990, le pays est meurtri par les conflits, la famine et les pillages, et l’État s’effondre. Face à une telle situation, les États-Unis, qui ont découvert quelques années auparavant des réserves de pétrole en Somalie, lancent l’opération Restore Hope en 1992. Pour la première fois, des Marines US interviennent en Afrique pour essayer de prendre le contrôle d’un pays. Pour la première fois aussi, une invasion militaire est déclenchée au nom de l’ingérence humanitaire.

Le fameux sac de riz exhibé sur une plage somalienne par Bernard Kouchner ?

Oui, tout le monde se souvient de ces images soigneusement mises en scène. Mais les véritables raisons étaient stratégiques. En effet, un document du département d’État US préconisait que les États-Unis se maintiennent comme seule et unique superpuissance mondiale suite à la chute du bloc soviétique. Pour accomplir cet objectif, il recommandait d’occuper une position hégémonique en Afrique, très riche en matières premières.

Restore Hope sera pourtant un échec. Le film hollywoodien La chute du faucon noir a marqué les esprits, avec ses pauvres G.I.’s « assaillis par de méchants rebelles somaliens »…

En effet, les soldats US seront vaincus par une résistance nationaliste somalienne. Depuis lors, la politique des États-Unis a été de maintenir la Somalie sans véritable gouvernement, voire de la balkaniser. La vieille stratégie britannique, d’ailleurs appliquée en de nombreux endroits : mettre en place des États faibles et divisés pour mieux tirer les ficelles. Voilà pourquoi il n’y a pas d’État somalien depuis presque vingt ans. Les États-Unis ont une espèce de théorie du chaos afin d’empêcher toute réconciliation somalienne et maintenir le pays divisé.

Au Soudan, suite à la guerre civile, Exxon a dû quitter le pays après y avoir découvert du pétrole. Alors, laisser la Somalie plongée dans le chaos n’est-ce pas contraire aux intérêts des États-Unis qui ne peuvent y exploiter le pétrole découvert ?

L’exploitation du pétrole somalien n’est pas leur objectif prioritaire. Les États-Unis savent que les réserves sont là et n’en ont pas besoin dans l’immédiat. Deux éléments sont beaucoup plus importants dans leur stratégie. Tout d’abord, empêcher les compétiteurs de négocier avantageusement avec un État somalien riche et puissant. Vous parlez du Soudan, la comparaison est intéressante. Le pétrole que des compagnies pétrolières y ont découvert il y a trente ans, le Soudan le vend aujourd’hui aux Chinois. La même chose pourrait se produire en Somalie. Lorsqu’il était président du gouvernement de transition, Abdullah Yusuf s’était d’ailleurs rendu en Chine, bien qu’il fût soutenu par les États-Unis. Les médias US avaient vivement critiqué cette visite. Le fait est que les États-Unis n’ont aucune garantie sur ce point : si un gouvernement somalien voit le jour demain, peu importe sa couleur politique, il pourrait très bien adopter une stratégie indépendante des États-Unis et commercer avec la Chine. Les impérialistes occidentaux ne veulent donc pas d’un État somalien fort et uni. Le deuxième objectif poursuivi par cette théorie du chaos est lié à la situation géographique de la Somalie, qui est stratégique pour les impérialistes des États-Unis et de l’Europe réunis.

Stratégique pourquoi ?

Le contrôle de l’Océan Indien, regardez la carte. Comme je l’ai dit, les puissances occidentales portent une lourde part de responsabilité dans le développement de la piraterie en Somalie. Mais plutôt que de dire la vérité et payer des compensations pour ce qu’elles ont fait, ces puissances criminalisent le phénomène afin de justifier leurs positions dans la région. Sous prétexte de combattre la piraterie, l’Otan positionne sa marine militaire dans l’Océan Indien.

Le véritable objectif ?

Contrôler le développement économique des puissances émergentes, principalement l’Inde et la Chine. En effet, la moitié de la flotte mondiale des porte-conteneurs et 70% du trafic total des produits pétroliers passent par l’Océan Indien. De ce point de vue stratégique, la Somalie occupe une place importante : le pays a la plus vaste côte d’Afrique (3.300 kilomètres) et fait face au Golfe Arabe et au détroit d’Hormuz, deux centres névralgiques de l’économie de la région. De plus, si une réponse pacifique était apportée au problème somalien, les relations entre l’Afrique d’une part, et l’Inde et la Chine d’autre part, pourraient se développer à travers l’Océan Indien. Ces concurrents des États-Unis pourraient alors avoir de l’influence dans cette région de l’Afrique. Le Mozambique, le Kenya, Madagascar, la Tanzanie, Zanzibar, l’Afrique du Sud… Tous ces pays connectés à l’Océan Indien pourraient avoir un accès facile au marché asiatique et développer des relations économiques fructueuses. Nelson Mandela, lorsqu’il était président de l’Afrique du Sud, avait d’ailleurs évoqué la nécessité d’une révolution de l’Océan Indien avec de nouvelles relations économiques. Ce projet, les États-Unis et l’Europe n’en veulent pas. C’est pourquoi ils préfèrent maintenir la Somalie dans le chaos.

Vous dites que les États-Unis ne veulent pas d’une réconciliation en Somalie. Mais quelles sont les origines des divisions somaliennes ?

Pour bien comprendre cette situation chaotique, nous devons remonter plus loin dans l’histoire de la Somalie. Ce pays a été divisé par les forces coloniales. En 1959, la Somalie devient indépendante par la fusion des colonies italienne au Sud et britannique au Nord. Mais des Somaliens vivent également dans certaines parties du Kenya, d’Ethiopie et de Djibouti. Le nouvel État somalien adopte d’ailleurs comme drapeau une étoile, dont chaque branche représente une des parties de la Somalie historique. Le message derrière ce symbole étant : « Deux Somalies ont été réunies mais il en reste trois colonisées ». Devant la légitimité de ces revendications, les Britanniques - qui contrôlaient le Kenya - organisèrent un référendum dans la région de ce pays revendiquée par la Somalie. 87 % de la population, provenant essentiellement d’ethnies somaliennes, se prononcèrent pour l’unité de la Somalie. Mais lorsque les résultats furent publiés, Jomo Kenyatta, leader d’un mouvement nationaliste kenyan, menaça les Britanniques d’expulser les colons s’ils cédaient une partie du territoire à la Somalie. La Grande-Bretagne décida donc de ne pas tenir compte du référendum et aujourd’hui encore, une importante communauté de Somalis vit au Kenya. Il faut bien comprendre que ces frontières coloniales ont été une véritable catastrophe pour la Somalie. Cette question avait d’ailleurs fait l’objet d’un débat important sur le continent africain.

Quel était l’enjeu de ce débat ?

Dans les années soixante, alors que de nombreux pays africains étaient devenus indépendants, un débat opposa ceux qu’on appelait les groupes de Monrovia et de Casablanca. Ce dernier, comportant entre autres le Maroc et la Somalie, souhaitait qu’on rediscute les frontières héritées du colonialisme. Elles n’avaient aucune légitimité à leurs yeux. Mais la plupart des pays africains et leurs frontières sont le produit du colonialisme. Finalement, l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), ancêtre de l’actuelle Union Africaine, mit un terme au débat en décrétant que les frontières sont indiscutables : revenir sur ces délimitations provoquerait des guerres civiles partout sur le continent. Plus tard, l’un des architectes de l’OUA, le Tanzanien Julius Nyerere, confessa que cette décision était la meilleure mais qu’il la regrettait pour le cas somalien.

Quel sera l’impact de ces divisions coloniales sur la Somalie ?

Elles vont créer des tensions avec les pays voisins. Durant ces années où la Somalie réclamait la révision des frontières, l’Ethiopie était devenue un bastion de l’impérialisme des Etats-Unis, qui tenaient également des bases militaires au Kenya et en Erythrée. C’est alors que la Somalie, jeune démocratie pastorale, émit le désir de bâtir sa propre armée. Le but était de ne pas être trop faible face aux voisins armés, de soutenir les mouvements somalis en Ethiopie voire même de récupérer par la force certains territoires. Mais les puissances occidentales s’opposèrent à la création d’une armée somalienne.

Donc, la Somalie entretenait des relations tendues avec ses voisins. N’était-il pas raisonnable de s’opposer à ce projet d’armée somalienne ? Cela aurait provoqué des guerres, non ?

Ce qui préoccupait l’Occident, ce n’était pas les conflits entre pays africains mais ses propres intérêts. Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne équipaient et formaient des militaires en Ethiopie, au Kenya et en Erythrée. Des pays qui vivaient encore sous le joug de systèmes féodaux très oppressifs. Mais c’était des régimes néocoloniaux dévoués aux intérêts des Occidentaux. En Somalie, par contre, le pouvoir en place était plus démocratique et indépendant. L’Occident n’avait donc pas d’intérêt à armer un pays qui pouvait échapper à son contrôle. En conséquence, la Somalie décida de se tourner vers l’Union Soviétique. Cela inquiéta hautement les puissances occidentales qui redoutaient que l’influence de l’URSS s’étende en Afrique. Ces craintes vont s’accentuer avec le coup d’Etat de 1969.

C’est-à-dire ?

Des idées socialistes s’étaient répandues dans le pays. En effet, une importante communauté somalienne vivait à Aden dans le Sud du Yémen. Or, c’est dans cette ville que la Grande-Bretagne avait pris pour habitude d’envoyer en exil toutes les personnes qu’elle considérait comme dangereuses en Inde : communistes, nationalistes, etc. Ils étaient tous arrêtés et envoyés à Aden où se développèrent rapidement des idées nationalistes et révolutionnaires qui affecteront plus tard les Yéménites mais aussi les Somaliens. Sous l’impulsion de civils aux idées marxistes, un coup d’Etat fut organisé en 1969 par les militaires et Siad Barré prit le pouvoir en Somalie.

Quelles étaient les raisons de ce coup d’Etat ?

Le gouvernement somalien était corrompu. Il avait pourtant tous les ingrédients en mains pour ériger le pays au rang de grande puissance de la région : une position stratégique, une seule langue, une seule religion et d’autres éléments culturels communs. Ce qui est plutôt rare en Afrique. Mais en ratant le développement économique du pays, ce gouvernement a créé un climat favorable à la division entre clans. Sous prétexte de faire de la politique, les élites somaliennes se sont divisées, chacune créant son parti sans véritable programme et en recrutant son électorat selon les clans existants. Cela accentua les divisions et se révéla totalement inefficace. Une démocratie de type libéral n’était en fait pas adaptée à la Somalie : il y avait à un moment 63 partis politiques pour un pays de trois millions d’habitants ! Et le gouvernement n’était même pas capable d’adopter une écriture officielle ce qui créait de sérieux problèmes dans l’administration. Le niveau d’éducation était faible. On établit malgré tout une bureaucratie, une police et une armée. Qui va d’ailleurs jouer un rôle fondamental dans le coup d’Etat progressiste.

« Progressiste » ! Avec l’armée ?

L’armée était la seule institution organisée en Somalie. En tant qu’appareil de répression, elle était supposée protéger le soi-disant gouvernement civil et l’élite. Mais pour de nombreux Somaliens provenant de familles et de régions différentes, l’armée était aussi un lieu de rencontres et d’échanges où il n’y avait pas frontières, pas de tribalisme, pas de divisions claniques… C’est comme cela que les idées marxistes héritées d’Aden vont circuler au sein de l’armée. Le coup d’Etat sera donc mené par des officiers qui étaient avant tout nationalistes et qui, sans avoir de très bonnes connaissances du socialisme, éprouvaient de la sympathie pour ces idées. De plus, ils étaient au courant de ce qui se passait au Vietnam et nourrissaient des sentiments anti-impérialistes. Les civils qui connaissaient bien Marx et Lénine mais qui n’avaient pas de parti politique de masse, appuyèrent le coup d’Etat et devinrent les conseillers des officiers lorsque ceux-ci prirent le pouvoir.

Quel changement apporta le coup d’Etat en Somalie ?

Un aspect positif important : le nouveau gouvernement adopta rapidement une écriture officielle. De plus, l’Union Soviétique et la Chine aidaient la Somalie. Les étudiants et la population se mobilisaient. L’éducation ainsi que les conditions sociales s’améliorèrent. Les années qui ont suivi le coup d’Etat furent ainsi les meilleures que la Somalie ait jamais connues. Jusqu’en 1977.

Qu’est-ce qui a changé ?

La Somalie, qui avait été divisée par les puissances coloniales, attaqua l’Ethiopie pour récupérer le territoire de l’Ogaden, majoritairement peuplé de Somalis. A cette époque pourtant, l’Ethiopie était elle-même un Etat socialiste soutenu par les Soviétiques. Ce pays avait été longtemps dirigé par l’empereur Sélassié. Mais durant les années septante, la mobilisation était forte pour le renverser. Les mouvements d’étudiants - auxquels j’ai personnellement participé - posaient quatre revendications majeures. Tout d’abord, résoudre les tensions avec l’Erythrée de manière pacifique et démocratique. Deuxièmement, établir une réforme agraire qui distribuerait des terres aux paysans. Troisièmement, établir le principe d’égalité des nationalités : l’Ethiopie était alors un pays multinational dirigé par une élite non représentative de la diversité. Quatrièmement, abolir le système féodal et établir un Etat démocratique. Tout comme en Somalie, l’armée était la seule institution organisée en Ethiopie et les civils s’associèrent aux officiers pour renverser Sélassié en 1974.

Comment se fait-il que deux Etats socialistes soutenus par l’Union Soviétique se soient fait la guerre ?

Après la révolution éthiopienne, une délégation regroupant l’Union Soviétique, Cuba et le Yémen du Sud organisa une table ronde en présence de l’Ethiopie et de la Somalie en vue de résoudre leur différend. Castro se rendit à Adis Abeba et à Mogadiscio. Selon lui, les revendications somaliennes étaient tout à fait justifiées. Finalement, la délégation éthiopienne accepta d’étudier sérieusement la demande de son voisin somalien et les deux pays signèrent un accord stipulant qu’aucun acte de provocation ne serait commis le temps de prendre une décision. Les choses semblaient donc bien parties, mais la Somalie ne respecta pas cet accord… Deux jours après que la délégation éthiopienne soit retournée au pays, Henry Kissinger, ancien ministre du président Nixon, débarqua à Mogadiscio. Kissinger représentait une organisation officieuse : le Safari Club qui regroupait notamment l’Iran du Chah, le Congo de Mobutu, l’Arabie Saoudite, le Maroc ainsi que les services secrets français et pakistanais. L’objectif de cette organisation était de combattre la prétendue infiltration soviétique dans le Golfe et en Afrique. Sous les pressions et les promesses d’aides du Safari Club, Siad Barré va commettre un désastre, une grave erreur stratégique : attaquer l’Ethiopie.

Quelles seront les conséquences de cette guerre ?

Les Soviétiques quittèrent la région et la Somalie, toujours présidée par Siad Barré, intégra le réseau néocolonial des puissances impérialistes. Le pays avait été sérieusement endommagé par le conflit et la Banque Mondiale et le FMI furent chargés de le « reconstruire ». Ceci allait aggraver les contradictions au sein de la bourgeoisie somalienne. Chacune des élites régionales voulant posséder son propre marché. Elles ont accentué les divisions entre clans et contribué à la dislocation progressive du pays jusqu’à la chute de Siad Barré en 1990. Depuis, aucun chef d’Etat ne lui a succédé.

Mais, trente ans après la guerre de l’Ogaden, le scénario va s’inverser : l’Ethiopie sera appuyée par les Etats-Unis pour attaquer la Somalie...

Oui, comme je l’ai dit, depuis l’échec de l’Opération Restore Hope, les Etats-Unis préfèrent maintenir la Somalie dans le chaos. Cependant, en 2006, un mouvement spontané se développa sous la bannière des tribunaux islamiques pour combattre les seigneurs de guerre locaux et ramener l’unité dans le pays. C’était une sorte d’intifada. Pour empêcher ce mouvement de reconstruire la Somalie, les Etats-Unis décidèrent brusquement de soutenir le gouvernement de transition somalien qu’ils n’avaient jamais voulu reconnaître. En fait, ils se rendirent compte que leur projet d’une Somalie sans Etat effectif n’était plus possible et qu’un mouvement était sur le point d’aboutir à une réconciliation du pays, islamique qui plus est ! Dans le but de saboter l’unité somalienne, ils décidèrent donc d’appuyer ce gouvernement de transition. Mais comme celui-ci ne disposait ni d’une base sociale, ni d’une armée, ce furent les troupes éthiopiennes commandées par Washington qui attaquèrent Mogadiscio pour faire tomber les tribunaux islamiques.

Ca a marché ?

Non, l’armée éthiopienne a été défaite et a dû quitter la Somalie. De leurs côtés, les tribunaux islamiques se sont dispersés en divers mouvements qui aujourd’hui encore, contrôlent une bonne partie du pays. Quant au gouvernement de transition d’Abdullah Yussuf, il s’est effondré et les Etats-Unis l’ont remplacé par Sheik Sharrif, l’ancien porte-parole des tribunaux islamiques.

Sheik Sharrif est donc passé dans « l’autre camp » ?

Il occupait la fonction de porte-parole des tribunaux islamiques, car c’est un bon orateur. Mais il n’a pas de connaissances politiques. Il n’a aucune idée de ce qu’est l’impérialisme ou le nationalisme. C’est pour ça que les puissances occidentales l’ont récupéré. C’était le maillon faible des tribunaux islamiques. Il préside aujourd’hui un faux gouvernement, créé à Djibouti. Qui n’a aucune base sociale ni autorité en Somalie. Il existe seulement sur la scène internationale parce que les puissances impérialistes le soutiennent.

En Afghanistan, les Etats-Unis se disent prêts à négocier avec des talibans. Pourquoi ne cherchent-ils pas à dialoguer avec les groupes islamiques en Somalie ?

Parce que ces groupes veulent renverser l’occupant étranger et permettre une réconciliation nationale du peuple somalien. Du coup, les Etats-Unis veulent briser ces groupes, car une réconciliation - que ce soit à travers les mouvements islamiques ou à travers le gouvernement de transition - n’est pas dans l’intérêt des forces impérialistes. Elles veulent juste le chaos. Le problème, c’est qu’aujourd’hui, ce chaos s’étend aussi à l’Ethiopie, très faible depuis l’agression de 2007. Un mouvement de résistance nationale y a vu le jour en lutte contre le gouvernement pro-impérialiste d’Addis Abeba. Avec leur théorie du chaos, les Etats-Unis ont en fait créé des problèmes dans toute la région. Et maintenant, ils s’en prennent à l’Erythrée.

Pourquoi ?

Ce petit pays mène une politique nationale indépendante. L’Erythrée a aussi une vision pour toute la région : la corne de l’Afrique (Somalie, Djibouti, Ethiopie, Erythrée) n’a pas besoin de l’ingérence des puissances étrangères, ses richesses doivent lui permettre d’établir de nouvelles relations économiques basées sur un respect mutuel. Pour l’Erythrée, cette région doit se prendre en mains et ses membres doivent pouvoir discuter de leurs problèmes. Bien évidemment, cette politique effraie les Etats-Unis qui craignent que d’autres pays suivent cet exemple. Alors, ils accusent l’Erythrée d’envoyer des armes en Somalie et de fomenter des troubles en Ethiopie.

Selon vous, l’Erythrée n’envoie pas d’armes en Somalie ?

Pas même une cartouche ! C’est de la pure propagande, comme celle qu’on mena contre la Syrie à propos de la résistance irakienne. La vision de l’Erythrée rejoint le projet de révolution de l’Océan Indien que nous évoquions plus haut. Les puissances occidentales n’en veulent pas et souhaitent ramener l’Erythrée dans le cercle des Etats néocoloniaux sous contrôle, tels que le Kenya, l’Ethiopie ou l’Ouganda.

N’y a-t-il pas de terroristes en Somalie ?

Les puissances impériales présentent toujours comme terroristes les peuples qui luttent pour leurs droits. Les Irlandais étaient des terroristes jusqu’à ce qu’ils signent un accord. Abbas était un terroriste. Maintenant, c’est un ami.

On parle pourtant d’une présence d’Al Qaeda ?

Al Qaeda est partout, de la Belgique à l’Australie ! Cet Al Qaeda invisible est un logo destiné à justifier auprès de l’opinion publique des opérations militaires. Si les Etats-Unis disaient à leurs citoyens et soldats : « Nous allons envoyer nos troupes dans l’Océan Indien pour éventuellement combattre la Chine », les gens auraient peur bien entendu. Mais s’ils disent qu’il s’agit de combattre des pirates et Al Qaeda, cela ne pose pas de problèmes. En réalité, le véritable objectif est tout autre. Il consiste à installer des forces dans la région de l’Océan Indien qui sera le théâtre de conflits majeurs des années à venir. C’est ce que nous analyserons dans le chapitre suivant…

Mohamed Hassan* est un spécialiste de la géopolitique et du monde arabe. Né à Addis Abeba (Ethiopie), il a participé aux mouvements d’étudiants dans la cadre de la révolution socialiste de 1974 dans son pays. Il a étudié les sciences politiques en Egypte avant de se spécialiser dans l’administration publique à Bruxelles. Diplomate pour son pays d’origine dans les années 90, il a travaillé à Washington, Pékin et Bruxelles. Co-auteur de L’Irak sous l’occupation (EPO, 2003), il a aussi participé à des ouvrages sur le nationalisme arabe et les mouvements islamiques, et sur le nationalisme flamand. C’est un des meilleurs connaisseurs contemporains du monde arabe et musulman.

Pour creuser le sujet, Mohamed Hassan recommande les lectures suivantes :

- Mohamed Omar, The Road to Zero : Somalia’s Self-Destruction, Haan Publishing,1993

- Babu, Abdul, Rahman Mohamed. African Socialism or Socialist Africa ? Londres, Zed Press, 1981, 190 p.

- Hersi, Ali Abdirahman, The Arab factor in Somali history : the origins and the development of Arab enterprise and cultural influences in the Somali Peninsula, Thesis—University of California, Los Angeles, 1977

- Michel Caraël, La ruine du pansomalisme, in Le Monde diplomatique, octobre 1982

- Mahmood Mamdani, Good Muslim, Bad Muslim : America, the Cold War, and the Roots of Terror,

- John K. Cooley, Unholy wars : Afghanistan, Amercia and International Terrorism, Pluto Press, 2000

- John Drysdale, Whatever Happened to Somalia ?, Haan Publishing, 1994

©www.michelcollon


 


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