Au Katanga, au sud du Congo-Kinshasa, le pillage des minerais de la Gécamines s’accélère depuis la chute de Mobutu
RDC : la fin de la mine aux œufs d’or

Au Katanga, au sud du Congo-Kinshasa, le pillage des minerais de la Gécamines s’accélère depuis la chute de Mobutu.



Le dimanche 23 juillet 2006

C’est une termitière à ciel ouvert. Dès l’aube, près de 4 000 mineurs artisanaux ­ les creuseurs ­ grignotent la carrière de l’Etoile, la principale et plus ancienne mine de Lubumbashi, capitale de la riche province du Katanga, dans le sud de la république démocratique du Congo (RDC). Les uns descendent au fond de trous d’une dizaine de mètres de profondeur et détachent le minerai à la barre à mine. Les autres tamisent. Il y a ceux qui remplissent des sacs de 50 kilos, ceux qui les portent, celles qui lavent les pierres, etc. Femmes, enfants, tout le monde « creuse ». Malgré un diplôme universitaire, Augustin préfère « faire du cuivre » : il gagne 5 ou 10 dollars par jour, une somme importante au Congo. Augustin sait que le Katanga est un « scandale géologique » (cuivre, cobalt, zinc, manganèse, uranium, germanium, etc.), et il ne voit pas pourquoi il n’en profiterait pas. Un peu.

Longtemps, la Gécamines a été le coffre-fort du Congo. Héritière de la très coloniale Union minière de Belgique, la société nationale ­ qui avait le monopole de l’exploitation au Katanga ­ a fourni jusqu’à la moitié du budget de l’Etat. A son apogée, elle employait près de 35 000 ouvriers, finançait des écoles, des clubs sportifs et un hôpital réputé jusqu’en Afrique du Sud. Le modèle paternaliste a survécu à l’indépendance et à la nationalisation des années 60. La chronique du naufrage de la Gécamines épouse celle du pays. Dans les années 80, Mobutu s’est mis à voler sans compter. En 1990, la mine de Kamoto, l’un de ses fleurons, s’effondre : 300 morts. Des milliers de travailleurs qualifiés du Kasaï fuient le Katanga à cause de troubles interethniques. En 1997, Mobutu est renversé par Laurent-Désiré Kabila, aidé par les troupes rwandaises et ougandaises. Avant même son arrivée à Kinshasa, le chef rebelle, un enfant du coin, promet des contrats à ceux qui ont participé à l’effort de guerre : Anglais, Américains et Sud-Africains.

Récompense. Un an plus tard, les alliés de Kabila se retournent contre lui, et la guerre reprend. Le « Mzee » appelle à la rescousse l’Angola et le Zimbabwe. Il les récompense en leur donnant l’une des plus riches mines de colbalt du Katanga, fait rouvrir la mine d’uranium de Shinkolobwe pour les Nord-Coréens qui, en échange, livrent des armes. La Gécamines est confiée à l’homme de paille des Zimbabwéens. La production est en chute libre, les salaires ne sont plus payés qu’un mois sur trois. Kabila autorise les creuseurs artisanaux et fonde une entreprise pour traiter leur production. C’est le début de la ruée vers le cuivre, décuplée depuis par la hausse des cours mondiaux tirés par la Chine et l’Inde.

Personne ne sait exactement combien de creuseurs artisanaux oeuvrent au Katanga : 100 000 selon l’Emak, leur syndicat, 200 000 avec les clandestins. « Chaque année, je perds 3 à 5 ouvriers, se plaint le patron d’une PME de textile. Même les plus qualifiés préfèrent aller creuser. Cette activité alimente toute une chaîne de corruption qui va des fonctionnaires des mines aux policiers en passant par les douanes, qui laissent passer des semi-remorques entiers. » De jour comme de nuit, Lubumbashi est sillonné par des camions. Direction : le poste-frontière zambien, d’où le minerai, même pas traité, est exporté vers la Chine via le port de Dar es-Salam, en Tanzanie. « Le Congo n’est qu’un grand self-service, se plaint-il . Nous contribuons à notre propre ruine. »

Exploitation anarchique. « Depuis que tout le monde creuse, il y a beaucoup moins de délinquance », conteste « maman » Chantal, une forte femme, ancienne des services de renseignements, reconvertie dans le négoce du cuivre. Elle tient un « comptoir » à ciel ouvert sur la route entre Lubumbashi et Kipushi. Les creuseurs viennent lui vendre leur production ­ « D’où ça vient ? C’est pas mon affaire » ­, elle fait analyser et, en fonction de la teneur, paie cash. Son « boss » congolais travaille avec un Chinois, aussi muet que mécontent en notre présence. Tous les mois, elle fait 2 ou 3 « trucks », des camions de 100 tonnes. Les conséquences néfastes sont innombrables : dix creuseurs meurent chaque mois dans les éboulements. Les enfants, qui désertent l’école, sont les plus vulnérables. Un expert indépendant assure avoir relevé 45 % de plomb dans les poussières des ateliers de concassage, où l’on travaille sans masque. Le lavage du minerai pollue les cours d’eau... L’exploitation anarchique des sites miniers les rend inexploitables à l’avenir.

Pendant ce temps, la Gécamines continue de sombrer. Un nouveau code minier, très favorable aux investisseurs étrangers, est adopté en 2004. La vénérable entreprise est réduite à un portefeuille foncier, tandis que la Banque mondiale impose le départ indemnisé de 10 000 salariés, les plus chevronnés. Il en reste aujourd’hui 10 000, encore trop. Avec le retour d’une paix relative au Congo, les investisseurs ont accouru. « C’est plus de la vente à la découpe que de véritables partenariats, s’exclame un expert juridique très au fait des contrats léonins signés à la hâte ces deux dernières années. Malgré la transition qui prévoyait un partage du pouvoir, Kabila fils a gardé la haute main sur les mines. C’est comme ça qu’il s’est constitué un trésor de guerre pour mener la campagne électorale. Quand il sera élu, les caisses seront vides. »

Vol à grande échelle. Au total, une douzaine de grands contrats ont été signés : après les larcins des creuseurs, le vol à grande échelle. Tous les joyaux de la Gécamines y sont passés. « C’est du pillage pur et simple », dénonce un militant associatif. Cela va de la petite société indienne, Shemaf, qui n’investit pas un sou et se contente de racheter le minerai extrait par les creuseurs artisanaux, à la « major », la grande compagnie, comme l’américain Phelps Dodge. Les petits creuseurs savent leurs jours comptés. Certaines compagnies, qui ont acheté des concessions, ont commencé à les faire déguerpir : il y a deux mois, un creuseur est mort noyé à Kolwezi en fuyant la police sur la concession d’Anvil, une société australienne (1). Les creuseurs en colère ont brûlé les locaux d’Anvil en représailles. Depuis, tout est gelé jusqu’aux élections. Augustin le creuseur ne se fait guère d’illusion : « Le gouvernement a peur de nous aujourd’hui mais, après les élections, il ne nous fera pas de cadeau. »

Christophe Ayad © Libération 22.07.2006


 


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