Gnawi, rock, chaabi…
Quand la fusion squatte la scène algérienne

Joe Batoury, Aminoss, Gnawa Rihet Lebled, Wlad Haussa ou Nabil Bali… La tendance musicale est affichée : fusion des cordes, fusions des cœurs ! El Watan Week-end a enquêté sur ces ovnis de la musique qui depuis dix ans incarnent sur les scènes internationales le renouveau du son algérien.



Le jeudi 11 février 2010
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Joe Batoury

Imaginez les longues envolées d’une trompette délibérément jazzy mêlées à la voix douce d’une chanteuse nommée Plume et les karkabous du groupe Gnawa Sidi Othman. Le mélange vous semble cacophonique ? Pourtant, le résultat musical est une pure délectation pour les oreilles les plus dociles, habituées à écouter de la musique conventionnelle. Cette rencontre n’est pas la seule du genre.

Tout un festival est organisé chaque année pour favoriser cet échange : le festival international des Nuits de la Saoura à Béni Abbés près de Béchar. La cinquième édition de cet événement s’est déroulée fin décembre et a connu une telle participation -environ 3000 personnes- que les organisateurs pensent déjà à la prochaine édition.

Tout au long du festival, les concerts programmés étaient à l’image de cette nouvelle vague qui déferle sur la musique algérienne. Vous prenez un groupe local, de gnawa, vous y ajoutez une pincée d’instrumentistes occidentaux (saxophoniste, contrebassiste, accordéoniste…) et vous obtenez une fusion originale qui trouve non pas un public, mais deux !

Accord des cordes est un groupe qui illustre parfaitement la notion de fusion dans le langage musical. La formation est montée pour la première fois cette année sur la scène du festival des Nuits de la Saoura. A première vue, on pourrait s’inquiéter du nombre d’instruments qui dépasse la dizaine, mais dès les partitions entamées, on se laisse aller à ces rythmes proches de notre culture et de notre passé musical. Du côté algérien, les talentueuses Asmaa-Latifa Alla et Kahina Boussafeur (violon, oud, voix), de l’orchestre de musique andalouse et des Beaux Arts d’Alger, ont parfaitement intégré le jeu de Sahbi Frouja (violoncelle, darbouka, bendir) et Olfa Soussi (oud, voix) du centre culturel Ali Belhouane Tunis. Ces derniers ont su dialoguer avec la française Katell Boisneau (Harpe), Djamel Taouacht (percussions) et Hassan Tighidet (guitare). Une soirée de clôture animée par Accord des cordes qui a marqué les esprits, a annoncé, d’ores et déjà, la couleur de la sixième édition du festival.

Depuis quinze ans les artistes algériens qui, pour la majorité, ont appris la musique grâce à des associations de musique andalouse, de chaabi ou en autodidactes, affichent leur tendance à aller vers le mélange des musiques. Certains professionnels voient en cela une dénaturalisation de la musique algérienne. Djmawi Africa, Joe Batoury, Es Sed, Zerda, Foursane Al Djanoub, Index, Gaada, Ferda ou Karim Ziad ne l’entendent pas de cette oreille. Quand des groupes de heavy metal reprennent des textes de diwan ou quand on additionne un sitar à un groupe de rock, le but n’est pas d’appauvrir le patrimoine, mais bel et bien l’enrichir et le vivifier.

« La musique actuelle algérienne est l’ensemble des codes musicaux et des choix artistiques des musiciens du moment », explique Lamia Abou Terki, musicologue et luthiste. Actuellement, elle prépare un mémoire sur la fusion musicale dans le Maghreb et la Méditerranée. « Cette appellation a suscité un débat qui a pris fin, lors de l’institutionnalisation du Festival de la musique actuelle de Bordj Bou Arreridj.

La musique n’est ni un style, ni un genre. Elle regroupe plusieurs concepts musicaux, dont la musique improvisée, amplifiée et traditionnelle du monde. Elles concerne ainsi toutes les musiques sauf, le classique pratiqué dans sa forme la plus conventionnelle. »

La démarche artistique qu’empruntent les musiciens est bénéfique au développement, voire à la consécration de leur art. Pour le groupe de rock Cyris, qui mélange le son des guitares amplifiées aux percussions algériennes (derbouka et bendir), « Les styles traditionnels ont besoin de renouvellement, on ne peut pas jouer de la musique andalouse sans que nos autres influences musicales surgissent, c’est devenu une seconde nature. Le rock vient d’Europe, on ne peut pas exécuter le même rock qui se joue en Angleterre ou en France, mais on fait un rock à notre manière, c’est à dire une musique qui traduit ce que nous sommes. »

Dans le même style, le trio féminin Sultane la fusion est un « moyen de jouer sur toutes les scènes du monde. Actuellement, pour participer à un festival à l’étranger, il faut venir avec sa carte « exotique ». Ça ne nous gêne pas tant qu’on fait la musique qu’on aime. En France, ils ont bien compris que pour remplir les salles, il fallait offrir de spectacles pour tout le monde et supprimer le système élitiste qui met la culture en péril. » Ce qui rejoint les propos de Lamia Abou Terki qui estime que « la scène musicale suit l’ère de la mondialisation. Les scènes mondiales sont en demande de métissage, le voyage autour du monde à travers les sons. »

D’autres musiciens comme le pianiste Boualem Chalal sont convaincus que cette tendance « favorise l’échange entre musiciens du monde, et aboutit à des projets concrets soutenus par des organismes sérieux et parfois par des ministères, ce qui est encourageant et remet en question le débat sur le statut de l’artiste dans plusieurs pays. » Karim Derrag du groupe Castigroove est tout aussi optimiste : « De mon point de vue, en Algérie, la fusion n’est pas une exception, c’est une nature, compte tenu de l’histoire de notre pays. La fusion permet de donner un coup de jeune aux musiques traditionnelles et populaires et fait naître chez le public algérien et étranger un sentiment de curiosité et l’envie de découvrir. »

Dans dix ou vingt ans, écouterons-nous ce type de musique ?
Pour répondre à cette question Lamia Abou Terki fait un parallèle avec l’histoire du jazz. « Dans les années 60, les plus éminents musicologues voyaient la fin de la musique jazz. Pourtant cent ans plus tard, le jazz est toujours tendance et n’a rien perdu de sa ferveur, de prestigieux festivals lui sont dédiés. La fusion dans la musique actuelle en général, et algérienne en particulier, s’essoufflera à un moment, mais reprendra sa vitesse de croisière, parce que le monde est un grand village, et que la musique est réellement un langage universel, qui rapproche les cultures et les peuples. »

Play list pour s’initier à la fusion

- Album : Ifrikya
Artiste : Karim Ziad
Genre : fusion
Artistes ayant collaboré : Khliff Miziallaoua, Nguyên Lê, Bojan, Ali Wague, Linley Marthe, Michel Alibo Zulfikarpasic
Label : Belda.
Année : 2000
Un album référence qui a révélé Karim Ziad au public algérien. Réunit tous les plus grands musiciens de la fusion.

- Album : Nailyia
Artiste :Samira Brahmia
Genre : Pop rock
Label : Belda.
Année : 2006
A écouter pour les textes -sur la condition féminine, le terrorisme, la solitude, le sexe…- portés par la voix folk de Samira Brahmia.

- Album : Mama
Artiste : Djmawi Africa
Genre : World
Label : Belda.
Année : 2008
Le plus africain des albums. Plus de dix musiciens sur scène pour une musique qu’on aimerait tous écouter le matin pour passer une bonne journée.

- Album : Gourbi rock
Artiste : Cheikh Sidi Bémol
Genre : World blues rock.
Label : Belda.
Année : 2008
Pour les messages de Cheikh Sidi Bémol, son auto-dérision sur la société. Pour les arrangements, la pureté du son.

- Album : Salam
Artiste : Harmonica
Genre : Gnawa World
Label : Belda.
Année : 2009
Le groupe a réussi à redonner au gumbri une note vraiment contemporaine. Fini l’utilisation statique de l’instrument : Harmonica lui donne une nouvelle tonalité rock !

Interview avec Abdou El Ksouri. Guitariste du groupe Djmawi africa

« La musique gnawa n’est pas un style vestimentaire »

Le groupe Djmawi africa s’est démarqué depuis le début par un son puisé dans la tradition musicale africaine. Avant la sortie de leur DVD sur la tournée Mama, Abdou El Ksouri revient sur le gnaoui et son influence.

Le gnawi, ce n’est pas un peu « trop » à la mode ?
Par définition, la mode est quelque chose d’éphémère. Or, cette musique existe depuis des siècles. Le gnaoui était juste underground et connu de quelques initiés. N’oublions pas que c’est une musique qui est liée à des rites et coutumes, elle est une partie du patrimoine africain. Parler de mode voudrait dire que l’andalou ou le chaabi sont passés de mode !
Le gnaoui est une musique qui se joue principalement en live : elle parle aux corps et aux âmes. La musique gnawa n’est pas un style vestimentaire, elle saura trouver sa place quelque soit l’époque. Les groupes de musique peuvent se démoder (chacun sont temps) mais la musique est en évolution constante et s’adapte à toute les époques et donc des modes.

Les héritiers de cette tradition ancestrale, voient-ils d’un bon œil la fusion ?
Ce n’est pas parce que nous avons un goumbri et des karkabous que nous faisons du gnawi. Nous nous inspirons de cette musique qu’on essaie d’interpréter ou d’utiliser afin de défendre notre style. Quand nous rencontrons « ahl diwan » on tente de comprendre les techniques d’interprétation et de jeu. Car pour ses héritiers, le gnaoui est inné, c’est ce qui rend ça magique et différent à chaque fois.

Comment votre musique est perçue à l’étranger ?
Ce qui est difficile à l’étranger, c’est de jouer une musique avec des textes que les gens ne comprennent pas. Il faut donc parler aux gens à travers nos instruments. Vue les influences de Djmawi Africa nous arrivons justement à faire passer le message, il faut juste jouer avec le cœur, c’est ce qui fait que la musique est un langage universel.


Par : Faten Ifrikya Hayed

 


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