
Les quatre disques ont l’intelligence de ne pas cheminer pays par pays mais plutôt géographiquement, descendant nonchalamment du Nord vers le Sud, ballottant l’auditeur d’Est en Ouest. Dans ce mouvement de balancier qui réaffirme l’extrême porosité des musiques jouées par des populations souvent partagées entre plusieurs États, Opika Pende fait le portrait d’un foisonnement intense, juxtapose le modernisme jazzy du Black Beats Band (Ghana) et le blues en transe du Camerounais Onana Mbosa Isidore, des chansons tunisienne et egyptienne qui semblent se répondre.
« La géographie africaine refuse les frontières, explique Jonathan Ward dans son introduction. [...] Mais les 78 tours étaient partout, même dans des parties reculées du continent. Au milieu des années 1960, c’était toujours un format populaire, si ce n’est le plus populaire à travers l’Afrique. [...] Cette compilation est une vision personnelle, elle n’est pas définitive et je n’essaie pas de construire ou d’inventer une narration. Mais il y a d’importantes connexions à faire : parmi ces 100 chansons, la musique traditionnelle est placée à côté de la musique populaire parce que ces musiques ont coexisté. »
Rares sont les noms qui sont encore connus aujourd’hui. On croise bien sûr l’African Jazz de Joseph Kabasele, futur monument du Congo, ici dans un sublime morceau de jeunesse, Titi, ou l’Algérien Cheikh Abdelkader Oueld Zine. Mais la grande majorité des artistes réunis dans Opika Pende ont été été depuis longtemps oubliés.
Jonathan Ward les rassemble dans ce richissime portrait de groupe, documentant chaque titre, traversant un continent (à l’exception de quelques pays « oubliés par les maisons de disques à l’époque ») et quelques décennies. Il nous montre aussi que de grandes compagnies comme His Master’s Voice (absorbé par la suite par EMI) étaient fortement impliquées à l’époque sur place, ou le rôle de quelques businessmen curieux venus de Grèce, de Belgique ou du Liban, qui ont posé des pont discographiques durables entre l’Europe et l’Afrique.
Un travail depuis longtemps nécessaire, réalisé avec une infinie patience.
15 décembre 2011 © Liberation - Sophian Fanen