La corruption
La corruption dans les pays en développement

Véritable cancer à plusieurs métastases, la corruption est devenue un sujet de préoccupation d’envergure mondiale. C’est un phénomène général à l’œuvre dans tous les pays, mais dans les pays en développement où elle est tellement répandue et institutionnalisée, elle constitue un obstacle majeur à tout développement en empêchant l’Etat de remplir le rôle qui est sa raison d’être, la sécurité et le bien-être social de tous les citoyens du pays.



Le samedi 14 février 2009

Dans les pays qui ont récemment accédé à la démocratie, les gouvernements s’inquiètent de l’impact négatif de la corruption sur la légitimité des réformes politiques et économiques et de la menace qu’elle constitue pour la démocratie.

Pour comprendre la corruption dans les pays en développement il est utile de retourner à sa définition du dictionnaire pour vraiment comprendre ce qui se passe. Corrompre : v. t. Altérer. Rendre mauvais, dénaturer. Engager (une personne) à agir contre les devoirs de sa charge ; soudoyer. Corrompu : adj. Pourri. Dépravé. Qui se laisse corrompre, soudoyer, qui a été dénaturé. Corruption : n. f. Pourrissement. Action de corrompre quelqu’un en le soudoyant pour qu’il agisse contre son devoir.

Ce qui caractérise donc l’acte corrompu ce n’est pas le transfert d’argent ni les conséquences néfastes qui peuvent en découler, c’est le fait de modifier l’exercice normal de sa fonction de telle sorte qu’il en résulte un avantage ou bénéfice personnel qui dénature cette fonction et constitue une corruption en toutes circonstances. Par exemple le chef du personnel d’une entreprise qui choisit d’engager un candidat parce qu’il est son parent et non parce qu’il est le plus qualifié pour l’emploi, est corrompu car il trahit la confiance mise en lui par son employeur.

De même, le député qui, en votant pour ou contre une motion, tient plus compte des appuis financiers qui ont contribué à sa victoire électorale que de l’intérêt des électeurs qu’il représente est corrompu car il trahit la confiance mise en lui par ces électeurs.

Dans ces deux cas, il y a eu corruption même si personne ne s’en rend compte et même si le prix et l’effet néfaste de cette corruption sont difficiles à identifier. Mais si l’on se réfère à la littérature qui traite de ce sujet, on s’aperçoit que les définitions ne concordent pas.

Qu’est-ce qu’alors la corruption ?

Selon Myrdal dans son Aslan Drama, le vocable « corruption » engloberait « non seulement un exercice abusif du pouvoir et de l’autorité attachés à la fonction publique ou du pouvoir dont un individu est détenteur en vertu de la situation particulière qu’il occupe dans la vie publique, mais encore l’action même du corrupteur. »

Aux yeux du politologue américain Myron Weiner la corruption « n’est autre que le moyen dont disposent les citoyens pour introduire dans la structure administrative des récompenses à défaut d’autres encouragements appropriés ».

Pour McMullan, « un fonctionnaire est corrompu s’il accepte de l’argent ou son équivalent pour faire ce qui lui incomberait en tout état de cause, ou s’il fait un usage abusif de son pouvoir discrétionnaire ».

Un autre politologue américain Nye, voit dans la corruption « un comportement qui s’écarte de l’accomplissement des tâches officielles d’une fonction publique quelconque pour rechercher des avantages privés d’ordre pécuniaire ou renforcer le prestige personnel du titulaire, ou qui voile les règles édictées à l’encontre d’un certain exercice de l’autorité à des fins privées ».

Toutes ces définitions soulèvent des objections. Quelles sont par exemple, les « tâches officielles » de, mettons, un ministre d’Etat dans un pays comme la Sierra Leone ou la RDC ? Il est douteux que l’on réussisse à formuler une définition de la corruption qui ne prête pas à la critique. On se contentera donc de dire qu’il y a corruption lorsque la fonction publique est exercée de telle façon qu’elle confère au fonctionnaire, directement ou indirectement un avantage privé ou personnel dont il n’aurait pas joui s’il n’avait été titulaire de ce poste.

Cette définition couvre certainement moins de terrain que celle de Myrdal, par exemple, mais au contraire de celle-ci, elle a le mérite de faire retomber la responsabilité sur ceux dont on est en droit d’attendre une certaine mesure de probité. Il faut en conclure que si les responsables avaient fait preuve de cette qualité, on entendrait moins parler aujourd’hui de la corruption qui, comme chacun sait, afflige les pays en développement.

La notion de corruption règne, mais elle n’explique pas ce qui l’a fait naître. Aucune explication n’a encore été trouvée qui rende compte de la nature endémique de la corruption dans les pays en développement.

Prétendre, par exemple, que la corruption actuelle n’est qu’une extension de la pratique des « dons » qui caractérisait la société traditionnelle, est inexact, car c’est ignorer la différence fondamentale qui existe entre ces deux pratiques, comme N.G. Smith l’a montré. Pour Olusegun Obansanjo, le président du Nigeria : "Dans la conception africaine de l’estime et de l’hospitalité, un don est un symbole, un signe. Sa valeur est dans l’esprit de donner, non dans sa valeur matérielle. Le don est fait ouvertement, jamais dans le secret, pour que tous le voient. Lorsqu’un don est excessif, il suscite de l’embarras et est même rendu au donneur. La corruption a perverti les aspects positifs de cette vieille tradition".

On peut parler, bien sûr, d’ « un folklore de la corruption », comme l’a fait Myrdal, ou bien comme McMullan, d’ « un climat de corruption », mais ceci n’explique ni la tradition ni le climat. Tout aussi peu satisfaisantes sont les thèses qui mettent en relation l’incidence de la corruption avec l’absence d’une classe de praticiens, ou qui opposent un Etat « mou » à un Etat « fort ».

Le premier aurait été incapable, pour des raisons historiques, de développer une tradition de service et aurait dû cependant faire face à toutes les complications du « grand » gouvernement mais contraint d’élargir ce champ, il aurait élaboré des mécanismes de contrôle et finalement constitué une tradition capable de brider la corruption.

Peut-être serait-il plausible d’envisager la corruption des fonctionnaires comme une manifestation d’insécurité personnelle et de peur devant un avenir incertain, comme le propose Mrs Field dans son livre « In Search of Security ». Bien que dans cet ouvrage, il s’agisse du Ghana, la croyance dans le destin et les caprices du sort, le besoin éprouvé par l’individu d’être constamment sur ses gardes afin de ne pas être en butte aux attaques d’un ennemi invisible et toujours acharné à perte, est une attitude commune à toutes les sociétés du Tiers monde.

La corruption ne serait jamais qu’une garantie, une protection contre les forces cachées, acharnées à la destruction de l’individu. On touche ici à l’étiologie du phénomène : un système de croyances qui encourage les fonctionnaires à la corruption, d’où formation d’un folklore favorisant l’instabilité politique et sociale, laquelle renforce à son tour le système de croyance initial.

La nocivité de la corruption

Si tout le monde reconnaît l’existence dans les pays en développement de la corruption que certains déplorent, tout le monde, par contre, n’admet pas sa nocivité.

a) Corruption des décideurs Dans les pays en développement, la corruption des dirigeants est acceptée comme normale ou comme un mal nécessaire. Dans un pays de l’Afrique Centrale que je ne nommerai pas, un jeune étudiant en économie fort déluré excusait la corruption de la classe dirigeante de son pays de la façon suivante : "Notre pays est pauvre, tout appartient à l’état et il n’y a pas encore de richesse privée. Nos dirigeants assument de lourdes responsabilités mais ils sont mal payés. Il est donc normal qu’ils s’enrichissent même si certains moyens peuvent être qualifies de corrompus. C’est la seule façon par laquelle l’élite fortunée peut-être créée présentement. La corruption n’est que temporaire car nous les jeunes d’aujourd’hui nous allons faire notre argent dans le commerce et nous n’aurons pas besoin d’avoir recours à la corruption lorsque nous serons à la tête du pays. D’ailleurs la corruption n’appauvrit pas le pays. Il ne s’agit que d’une redistribution interne et l’argent reste ici."

Nous voulons bien croire à la sincérité de ses intentions futures mais notre jeune interlocuteur n’avait pas compris que le mal ne vient pas du transfert d’argent mais bien de la dénaturation des fonctions de l’appareil de l’état. Nous lui suggérons que lorsque l’intérêt des dirigeants intervienne dans le processus décisionnel il en résulte toujours de mauvaises décisions pour le pays.

La corruption nuit à la modernisation dans la mesure où elle engendre des conflits d’allégeance entre les citoyens, conflits très révélateurs de la faiblesse de leur attachement à l’Etat et à ses idéaux. Il est évident que s’il existe ouvertement un abîme entre les idéaux professés par le gouvernement et le comportement des fonctionnaires de l’Etat, il devient alors difficile de mobiliser les esprits.

La corruption est également néfaste à l’unité nationale, car elle encourage le fractionnement des élites et donc leur instabilité, ce qui est l’une des caractéristiques des pays en développement. Si l’on considère les coups d’Etat qui sont un trait essentiel de la vie politique des nouvelles nations, on retrouve toujours à leur origine l’instabilité des élites. Et comme l’ont démontré Morrison et Stevenson dans une étude portant sur trente-deux Etats africains, l’instabilité des élites est en relation étroite avec les mouvements qui agitent la communauté, rendant ainsi l’intégration nationale assez problématique. La faiblesse de l’intégration nationale a anéanti une bonne partie des efforts qui auraient dû s’investir dans le développement, de sorte que, lors de la dernière décennie, la fameuse Décennie du développement, trop d’Etats africains ont fait une expérience négative de la croissance plutôt qu’une expérience de développement. La qualité de la vie du plus grand nombre, loin de s’améliorer, s’est dégradée : des études ont montré que les enfants des couches défavorisées et dans les sociétés africaines cela signifie la plupart du temps 90 % de la population - ont un développement intellectuel et physique inférieur à celui de leurs parents au même âge.

La corruption de l’Administration : un obstacle au développement

La corruption de l’Administration dans les pays en développement s’est révélée être un handicap sérieux et un obstacle à la rapidité et à l’efficacité. La tendance qu’ont tous les Etats à centraliser le pouvoir politique et l’appareil exécutif, l’inefficacité de l’administration, sont autant d’éléments qui concourent à bloquer le processus de développement. La plupart des fonctionnaires ne songeraient pas à accomplir les tâches qui leur incombent sans une « récompense ». Pour obtenir quoi que ce soit, il faut graisser la patte à qui de droit ; c’est ce que le Comité Santhanam, a appelé « speed money » et il a écrit à ce sujet « l’opinion publique estime que les procédures administratives sont très généralement pesantes et dilatoires. Le désir d’éviter des retards a favorisé des pratiques malhonnêtes, tel l’usage des pots-de-vin… (qui) est devenu une pratique courante, en particulier pour qui veut obtenir un permis ou une licence, etc.

De manière générale, celui qui offre la gratification ne cherche pas à ce que les choses soient faites illégalement, mais seulement à ce que la procédure soit plus expéditive, indépendamment du fait qu’il s’agit là d’une pratique des plus douteuses, cette habitude est devenue l’une des raisons essentielles des retards et de l’inefficacité en général ». Non seulement les pots-de-vin encouragent l’inertie et l’inefficacité, mais ils entravent aussi le processus de prise de décision et de mise en œuvre des projets en réduisant la capacité administrative du pays. Enfin, ils engendrent la peur de déléguer les responsabilités. En effet, les fonctionnaires se refusent à déléguer la moindre parcelle de leur autorité par crainte de voir leurs responsabilités bénéficier de la gratification qui, sans cela, leur reviendrait. La machine se ralentit dans la mesure où la responsabilité est concentrée dans les mains d’un petit nombre, et la mise en application des politiques en est retardée d’autant.

De leur côté les subordonnés se dérobent devant les responsabilités et craignent de prendre des initiatives, car ils savent que de telles actions sont susceptibles d’éveiller la méfiance et la suspicion.

Non contents d’exiger des gratifications, les fonctionnaires extorquent aussi de l’argent à leurs administrés. Le percepteur, l’inspecteur sanitaire, le policier, tous réclament de l’argent ou d’autres avantages - pour ne pas mentionner de moindres délits ou des infractions aux règlements dont ils se rendent aussi coupables.

En Afrique, l’arbitraire des fonctionnaires locaux a conduit beaucoup de gens à mettre sérieusement en question toute idée de développement par la base ou, pour employer une expression plus courante, de développement communautaire. Le peuple dans son exemple, c’est-à-dire les paysans et les petits exploitants, ne peut se faire une image du gouvernement qu’à travers ses contacts avec les fonctionnaires locaux ; la corruption de ces derniers a assez souvent causé de l’agitation paysanne (un bon exemple en est la révolte des agriculteurs d’Agbe K’oya au Nigeria en 1968-1969) et il est alors encore plus difficile dans ces conditions pour le gouvernement, dont le prestige est ébranlé, de mobiliser la population.

On se refuse donc à partager le point de vue d’Edward Shils pour qui « l’intégrité aux plus hauts échelons de la hiérarchie est une nécessité pour le maintien de la crédibilité du gouvernement… tandis qu’un certain degré de corruption aux plus bas échelons peut être toléré ». De plus en plus, dans les pays en développement, on entend par développement une amélioration de la qualité de vie et non pas nécessairement une augmentation du taux de croissance du PNB ; dans ces conditions, il devient alors impératif d’encourager la participation à la base et la coopération des fonctionnaires locaux. C’est précisément cette participation que la corruption de ces derniers compromet en indisposant les citoyens à l’égard du gouvernement. Du point de vue économique la corruption a fait la preuve de ses effets désastreux.

La corruption dans la passation des marchés publics

La passation des marchés relatifs à des travaux publics, qu’il s’agisse de la construction d’aéroports, de barrages ou d’autoroutes par exemple, ouvre grand la porte aux pots-de-vin, aux ristournes occultes et à d’autres formes de gratifications illicites.

La corruption revêt de nombreuses formes - elle est présente parmi les gratte-papier et petits bureaucrates mesquins, dans la police et dans l’appareil judiciaire aussi bien que lors d’élections, pour ne citer que ces exemples. Mais c’est probablement dans le domaine de la passation des marchés publics- c’est-à-dire de l’achat de biens, de travaux et de services par l’État - qu’elle étend le plus ses tentacules et que son coût est le plus élevé. Les raisons en sont simples. Si l’on met de côté les traitements des fonctionnaires, la passation des marchés publics absorbe normalement la plus grande part des dépenses publiques à tous les niveaux de l’Administration. Au vu du caractère considérable des sommes en jeu, qu’on les envisage globalement ou ne serait-ce même que sous l’angle des contrats individuels, on ne s’étonnera pas que le terrain soit propice au versement de pots-de-vin, de ristournes occultes et d’autres gratifications illicites.

Que l’on choisisse bien l’adjudicataire du marché, et l’on peut gagner avec ce seul contrat plus d’argent que n’en toucherait légitimement un agent public tout au long de sa carrière. Les tentations sont considérables et, trop souvent, les risques de punition relativement minimes. Les projets de travaux publics - aéroports, barrages, autoroutes, métros, réseaux d’alimentation en eau - ont de tout temps donné lieu aux scandales les plus spectaculaires, et ce dans le monde entier. Au palmarès de la corruption vient ensuite l’achat de matériel ou d’équipement particulièrement coûteux, par exemple des autobus, du matériel de construction, des avions, des turbines et des blocs électrogènes. Ajoutons à cela les achats moins importants, mais effectués en grosses quantités année après année : c’est le cas des fournitures de bureau, des produits pharmaceutiques, des livres scolaires et des uniformes.

Cela dit, les pratiques de corruption s’adaptent à l’évolution des circonstances. Ainsi le recours croissant aux consultants et aux contrats de sous-traitance pour les services naguère assurés par le personnel interne (entretien, par exemple) offre-t-il de nouvelles occasions de corruption. Dans les domaines de création récente, c’est celui des techniques d’information qui est probablement le plus favorable à l’essor de la corruption, parce qu’on connaît généralement mal les questions en jeu et que les marchés, fort nombreux, portent sur des sommes considérables. Les affaires les plus spectaculaires qui défraient la chronique ont trait à l’adjudication de marchés d’une valeur de plusieurs millions de dollars ou à des scandales qui entraînent la chute de gouvernements et de partis politiques pour des affaires de corruption dévoilées au grand jour.

Pour autant, on aurait tort de croire que la corruption n’existe que dans ces seules affaires qui défrayent la chronique. En fait, on pourrait arguer que ces situations sont les plus faciles à surveiller et à maîtriser - il suffit d’avoir la volonté et les moyens de le faire. Les aspects de ce phénomène les plus délicats à éradiquer sont ceux qui sont intimement liés à la culture même du pays et qui imprègnent toutes les étapes de la passation des marchés, depuis le plus petit rond-de-cuir et l’inspecteur sur le terrain jusqu’aux ministres ou au chef d’État, qui ont le dernier mot à dire quand il s’agit d’approuver un marché.

Le phénomène des entreprises « clés en mains », les projets mal exécutés, font tellement partie intégrante de la vie des Etats africains qu’ils ne méritent même pas qu’on s’y arrête. A l’origine de ces maux, on trouve toujours l’inévitable 10%, la ristourne que les principaux responsables politiques exigent avant de conclure un contrat.

De telles pratiques, comme Myrdal l’a montré, ne peuvent qu’introduire un élément d’irrationalité dans la mise en œuvre du plan, à tout le moins, en limiter l’horizon. Des distorsions en matière d’investissement se produisent alors inévitablement et elles constituent actuellement un trait permanent de la planification dans de nombreux Etats africains.

Les sommes engagées dans ces transactions sont considérables

En Afrique, la chute d’un régime est invariablement suivie de révélations sur les détournements financiers dont se sont rendus coupables les responsables politiques. Le pire ici n’est pas tant peut-être le fait du détournement de ressources déjà peu abondantes, mais plutôt la perte de capital subie par la société tout entière, en raison du transfert de ces fonds dans des banques étrangères.

Aux Etats-Unis, la corruption fut active dans la formation d’une classe d’entrepreneurs désireux d’investir dans la société. Rien de tel dans les Etats africains : la corruption a engendré une « kleptomanie », c’est-à-dire la formation de groupes qui volent l’Etat pour mettre leur argent en sûreté à l’étranger et qui, de ce fait, entravent l’émergence de l’entreprise locale parce que, et cela se comprend, ces entrepreneurs ne seraient pas disposés à ouvrir des comptes dans les banques étrangères pour le bénéfice des responsables politiques.

Cette perte de capital revêt deux aspects, premièrement, perte de l’argent bloqué dans les banques et, deuxièmement, fuite de capitaux due au rapatriement des fonds acquis par les étrangers grâce à des contrats lourdement gonflés. Il ne faut donc pas s’étonner si un diplomate américain a pu dire que certains Etats africains ne seraient pas dans l’obligation d’aller, le chapeau à la main, quémander de l’aide étrangère s’ils étaient capables de gérer leurs ressources correctement.

On soupçonne même que si l’on faisait les comptes à fond, on découvrirait que l’argent perdu par la corruption des fonctionnaires excède toute l’aide que les Etats africains ont reçue jusqu’à ce jour de la part de l’UE et des USA. A cette perte de capital et de devises, durement gagnés par une paysannerie exploitée par ses classes dirigeantes, il faut ajouter le gaspillage des connaissances et du savoir-faire : en effet, aux talents locaux les gouvernements africains préfèrent souvent les experts étrangers.

Dans une société où les citoyens croient, à tort ou à raison, à la corruption générale des fonctionnaires, il arrive que si l’un d’eux est intègre, cette intégrité même soit un handicap qui le gêne pour accomplir les devoirs de sa charge, de sorte que le cycle fatal de l’inertie et de l’efficacité est à son tour relancé.

Le coût de la corruption

Quel est le coût réel de la corruption dans la passation des marchés publics ? On peut s’en faire une idée en comparant les prix des marchandises et des services proposés dans diverses conditions, par exemple dans le cadre de marchés attribués à l’issue de négociations directes ou d’un appel d’offres restreint par opposition à ceux qui sont indiqués dans un appel à la concurrence dont la publicité est faite ouvertement et dans les règles. (Il ne faut pas en déduire que les marchés adjugés par négociations directes ou à la suite d’un appel d’offres restreint ne sont jamais des options acceptables ; dans certains cas, c’est la meilleure façon de procéder. Les comparaisons n’auront donc de valeur que si elles sont limitées aux cas où ces méthodes ne sont probablement pas les plus économiques ni les plus efficaces.)

Les différences de prix atteignent couramment 20 à 30%, parfois beaucoup plus encore. Ces comparaisons sont tout au mieux des estimations grossières.

D’aucuns argueront qu’il est pratiquement impossible de trouver un cas de référence qui soit totalement dépourvu de l’influence des pratiques de corruption et que l’écart véritable des prix est par conséquent plus important encore. Au bas mot, là où elle est généralisée, la corruption ajoute au moins 20 à 25% au coût des prix annoncés dans les contrats de marchés publics. À la suite d’un scandale qui a éclaté à Milan il y a quelques années, et qui a débouché sur de nombreuses mises en examen pour corruption aussi bien que sur le renforcement de la surveillance des pratiques suivies dans la passation des marchés publics, le coût unitaire des grands projets de construction a diminué de plus de moitié, selon un document de travail du FMI établi par MM. Vito Tanzi et Hamid Davoodi et paru sous le titre anglais Corruption, Public Investment and Growth.

Quand on sait que le budget des achats se chiffre à des centaines de millions de dollars par an, voire des milliards, les sommes en jeu donnent vraiment à réfléchir.

Si la corruption coûte si cher que cela, pourquoi ne fait-on rien pour corriger les abus ? Certaines personnes rationalisent l’apathie en faisant valoir l’argument selon lequel la corruption a toujours existé et qu’il faut l’assimiler à des frais professionnels. D’autres vous diront que la corruption n’est pas vraiment un « problème » puisqu’elle produit des avantages économiques : si l’on ne graissait pas les rouages des bureaucraties inefficaces, comment, par exemple, pourrait-on accomplir rapidement les formalités de douane ou obtenir le paiement rapide des factures en rapport avec le marché ? Il ne faut pas oublier que la corruption d’agents publics étrangers n’est pas contraire à la loi dans de nombreux pays ; jusqu’à une date très récente, les États- Unis étaient en fait le seul pays dont la législation interdit clairement le trafic d’influence à l’étranger et qui réprime durement toute infraction.

Mais la raison la plus probable de l’apathie face à la corruption tient à l’opposition de ceux qui en profitent le plus, conjuguée au fait que le public ne se rend pas compte qu’il est certainement possible, sinon d’éliminer complètement la corruption, tout au moins d’en réduire considérablement le coût.

La bonne nouvelle, c’est que l’on adopte des mesures importantes pour faire clairement comprendre que la corruption n’a pas sa place dans la passation des marchés publics. Abordant la question sous plusieurs angles, diverses organisations sont en train d’orchestrer une campagne visant à sensibiliser l’opinion publique et à mobiliser les citoyens, à élargir le recours à des pratiques rationnelles lors de la passation des marchés et à pénaliser ceux qui enfreindraient les normes établies.

Comment lutter contre la corruption

Bien que les effets néfastes de la corruption soient reconnus par tous ; il n’y a pour ainsi dire pas un nouveau régime en Afrique, militaire ou civil, qui n’ait fait de la lutte contre ce fléau, le thème majeur de sa politique. Mais pas grand chose n’a été effectivement entrepris pour la freiner. Toutefois, à moins que la corruption ne soit maintenue dans certaines limites, sinon extirpée, il ne peut y avoir aucune perspective sérieuse de développement. Dans l’immédiat, l’un des remèdes serait de définir aussi précisément que possible les pouvoirs discrétionnaires des fonctionnaires relatifs aux personnes et aux affaires privées.

L’importance d’une mesure de ce genre n’a pas échappé au Comité Santhanan qui a déclaré : « Si nous admettons que l’on ne peut éliminer complètement le pouvoir discrétionnaire, il devrait être néanmoins possible d’instaurer un système d’administration qui, tout en le restreignant considérablement, ne serait pas contraire à une expédition efficace et rapide des affaires publiques ».

Il faudrait également prévoir un code de conduite dont toute infraction entraînerait une sanction. Qui plus est, avant leur entrée en fonction et à la fin de leur mandat, hommes politiques et fonctionnaires devaient avoir l’obligation de déclarer leurs avoirs, de même que leurs déclarations d’impôts devraient être rendues publiques ; il faudrait aussi restreindre la pratique de déclarer confidentiels des documents publics.

Il ne serait pas moins indispensable que les citoyens aient pleinement connaissance de leurs droits et devoirs. Trop de gens en Afrique ignorent tout de leurs droits civiques et sont donc les victimes désignées des fonctionnaires corrompus.

Aux plus bas échelons de l’administration, on changerait pas mal de choses en augmentant les salaires. Les petits fonctionnaires sont, en effet, perpétuellement tentés d’améliorer leurs gains par tous les moyens, la tentation étant d’autant plus forte que l’on sait que les chances d’être pris sont faibles. A longue échéance, il semble que l’éducation soit encore le meilleur remède à la corruption.

Les médias ont ici un grand rôle à jouer : ils devraient s’employer avec la dernière énergie à combattre la croyance en des forces invisibles hostiles à l’homme. D e même l’école et tous les éducateurs devraient s’engager à fond dans cette campagne de démystification. Néanmoins tous ces efforts ne suffiront pas à moins qu’il n’existe une véritable sécurité financière.

Les craintes rationnelles et irrationnelles perdraient de leur empire si l’emploi était plus sûr et si un minimum de sécurité était garanti à ces membres de la société qui sont dans l’impossibilité d’assurer leur subsistance. Ce n’est pas seulement l’avidité qui pousse le riche fonctionnaire à accumuler toujours plus de richesses, c’est la peur. Si la société sait calmer ses craintes, elle affaiblira la corruption du même coup.

Lorsque le paradigme de l’homme arrivé est le fonctionnaire corrompu mais riche, l’honnêteté n’exerce guère d’attraits sur les jeunes. Ce n’est que si l’on enseigne que l’honnêteté est une vertu que la fibre morale d’une société se raffermit. Il est cependant malaisé d’être vertueux lorsque l’on est pauvre ou sans travail. Il est donc légitime de conclure que la corruption ne sera résorbée que si le niveau de vie et l’emploi vont s’améliorant, ce qui signifie accélérer le processus de développement, lui-même ralenti par la corruption. Selon toute apparence, on a affaire à un cercle vicieux, mais briser ce cercle n’est pas impossible.

Dr Tumba Tutu-De-Mukose

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