Est de la RDC : des hommes, aussi, ont été violés

« Si j’ai eu le courage de dénoncer cet acte diabolique dont j’ai été victime, c’est parce que je sais que des dizaines d’autres hommes ont été comme moi violés au cours des dernières années dans l’Est du Congo. »



Le dimanche 14 novembre 2010

Par Zamuda Pascaline, journaliste-productrice, membre de l’Association des Femmes des Médias du Sud-Kivu (RDC)... « Si j’ai eu le courage de dénoncer cet acte diabolique dont j’ai été victime, c’est parce que je sais que des dizaines d’autres hommes ont été comme moi violés au cours des dernières années dans l’Est du Congo. » Jules César Bagaya retient sa voix, chaque phrase est comme détachée de sa pensée…

Jules a la trentaine passée. Son métier d’alors, au moment des « faits », était l’achat et la revente des richesses du sous-sol congolais. Comme tant d’autres… Sa vie a basculé un certain vendredi 30 avril 2010. La paix, officiellement, s’était pourtant installée depuis plusieurs mois dans l’Est du Congo… J’ai rencontré Jules à Panzi , là où il vit comme il dit… à l’hôpital.

« Les militaires Hutus rwandais et les anciens rebelles du CNDP - qui ont intégré l’armée congolaise depuis la paix retrouvée entre Kinshasa et Kigali, n’ont pas seulement violé nos femmes. Cette arme de guerre, pour semer la désolation dans les familles et les villages, a aussi été utilisée contre nous, des hommes. Très peu en ont parlé ouvertement, la plupart n’arrive pas à mettre des mots sur ce qui leur est arrivé, à dénoncer ce crime car ils éprouvent une grande honte et humiliation. Ils ne parviennent pas à briser le silence, en parler, chercher une aide, afin de retrouver une humanité qu’ils croient avoir perdu » explique Jules.

« Durant la guerre, dans l’Est, nous étions pillés, dépouillés de tous nos biens. Nous étions régulièrement obligés de fuir dans la forêt, et même si notre sort n’était pas enviable, nous étions en vie. Nous n’avions pas subi cet acte ignoble, raconte Jules après quelques minutes de silence, la tête inclinée. Jules essuie ses larmes et poursuit : « aujourd’hui, moi qui vous parle, en ce moment, j’ai été utilisé comme esclave sexuel par voie anale par plusieurs hommes, à maintes reprises durant 21 jours. J’étais ligoté… »

Dans un flot ininterrompu, Jules se souvient car il veut témoigner : « Des éléments des FDLR (ndlr : des rebelles hutus) ont débarqué à la maison vers 3 heures du matin, ils ont pris une somme équivalent à 30.000 dollars et de nombreuses marchandises comme des pagnes, des costumes. Ils m’ont forcé à partir avec eux. Nous avons marché pendant plusieurs jours, jour et nuit, dans la forêt avant d’arriver à leur site. Là, nous étions plus de deux cents otages. Tous des hommes, il n’y avait aucune femme. On n’avait rien à se mettre sous la dent, parfois ils nous donnaient de l’eau et des aliments sales. Ils m’ont déshabillé, pris par force, sodomiser.

Pendant qu’ils me violaient, ils lançaient des moqueries choquantes et dénigrantes pour m’humilier. Un jour, ils ont demandé de l’argent. J’ai fait la sourde oreille mais ils étaient agressifs. Après en avoir trouvé un peu caché dans mes vêtements, ils m’ont aspergé d’acide sur tout le corps. J’ai été brûlé sur la poitrine, les cuisses et mes organes génitaux ont aussi été un peu touchés. »

Sans savoir pourquoi, un beau jour, Jules et d’autres ont été relâchés. Les rebelles changeaient de campement et de toute évidence nous étions un poids pour eux. « Ils nous ont dit de partir en courant. Nous avons dû marcher plusieurs jours pour atteindre un village. Notre enlèvement était connu. Mon état de santé s’est vite détérioré, j’avais des signes d’infection sexuelle. Je m’en rendais compte mais je ne pouvais en parler à personne. Mais vu mon état, je me suis résigné à me rendre en consultation dans un centre de santé. La syphilis a été diagnostiquée.

Les services de santé m’ont payé l’avion jusqu’à Walikalé et de là je suis allé à Bukavu pour être soigné à l’hôpital général de Panzi. C’est là que je vis aujourd’hui, enfin pour le moment et je dois accepter d’y rester encore pendant huit mois pour les soins. J’ai reçu une prise en charge médicale et psychosociale et je suis en train de me rétablir petit à petit. C’est une page que je suis en train de tourner bien que sur le plan social ma réintégration s’annonce difficile. »

Jules s’arrête. Pendant quelques minutes il n’est plus là, les yeux dans le vide. Puis reprend : « Ce qui est vrai, c’est qu’il est plus difficile pour un homme de dénoncer le viol dont il a été victime. Enfin je crois. Si je n’avais pas été malade, je ne sais pas ce que j’aurai fait. C’est cette leçon que je veux partager aujourd’hui, avec toute la communauté et tous ces amis qui ont subi le même sort que moi, il ne faut pas garder le silence. Se taire est encore pire. »

Ce silence n’est pas le silence d’un homme ou d’une femme. C’est le silence de toute une société, analyse le psychologue Justin Kabanga, responsable du CAMS, le centre d’assistance psycho-médicale pour les victimes de guerre. Ce spécialiste explique que dans la plupart des cas, les victimes sortent de leur silence lorsqu’apparaissent des traumatismes physiques consécutifs au viol. Les différences hommes-femmes vont se retrouver au niveau des manifestations psycho-sociales, dans le comportement de la victime et dans le comportement du groupe social à son égard. Pour une femme violée, dans une grande majorité des cas, c’est le rejet, rejet par son mari, par le village etc. Il y a là même comme une sorte de banalisation. Presque d’acceptation de notre société. Un homme, dans notre culture africaine, représente la domination, la force, la brutalité, la protection. En violant l’homme, on détruit son image au sein du groupe. L’homme violée se sent rabaissé au niveau d’une femme. Voilà ce qu’on entend ici. Désolant ou pas, il faut prendre la mesure de ce sentiment partagé et « de ce que dit » une société sur de tels sujets douloureux, les images qu’elle renvoie de chacun de nous.

Le psychologue Justin Kabanga affirme avoir reçu, au cours des dernières années, dans son cabinet, plus de cent hommes victimes de viol. Toutes ces personnes vivaient dans l’axe Sud-Sud de la province du Sud Kivu et dans le territoire de Mwenga. Plus de cent cas pour ces seules zones… Qu’en est-il des autres provinces, le Maniema et la province du Nord Kivu qui ont aussi connu la guerre ? Antoinette Shangalumé, magistrate et première substitut du Procureur à Bukavu, confirme avoir déjà eu à traiter plusieurs dossiers de viol commis sur des hommes. Jules va longtemps revivre ces 21 jours passés en forêt entre les mains des rebelles. Car pour se reconstruire, il ne faut pas oublier.

L’Hôpital de Panzi se trouve à Bukavu, chef lieu de la province du Sud-Kivu (RDC).

Par Grotius©


 


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